De mes pérégrinations estivales, j’ai rapporté quelques vues de Bridoire, un extraordinaire château du Périgord dont je n’avais jamais entendu parler auparavant. Évidemment, je n’ai pas la prétention de connaître tous les châteaux de France, bien que j’en aie déjà visité quelques uns. Je le fais chaque fois que c’est possible, c’est l’une de mes passions. J’adore les châteaux, j’ai toujours rêvé d’en posséder un. Qui sait, peut-être sont-ce là les réminiscences d’une vie antérieure de châtelain… Une chose est sûre en tout cas, c’est que pour cette vie-là, la vie de châtelain, c’est raté.
J’en ai pris mon parti depuis bien longtemps, mais toujours est-il que les châteaux m’émeuvent. Devant ces monuments, une drôle de sensation me saisit. J’ai l’impression que ces vieilles pierres me parlent, je suis submergé par le respect qu’elles m’inspirent. Je devine les fastes qui s’y sont déployés, les histoires qu’elles ont abrité, et sans doute aussi, les drames qui s’y sont noués.
En ce qui concerne Bridoire, joyau médiéval qu’on dirait tout droit sorti d’un conte de fées, je n’essaie même pas d’imaginer le nombre de fêtes, mariages, naissances, intrigues, complots, meurtres et combats auxquels ses murs ont dû assister. Ah, s’ils pouvaient parler, ces murs, je donnerais cher pour pouvoir les écouter…
Parce que dans le cas de Bridoire, il y aurait de quoi remplir des tonnes de carnets de souvenirs. Quand on songe que ses premières fondations datent du 12e siècle, que les bâtiments actuels sont du 14e et 15e siècle (ils ont été restaurés au 19e), que le domaine a été l’une des places fortes de
la guerre de Cent Ans, qu’il a été détruit puis reconstruit, qu’il fut l’objet de convoitise entre puissants seigneurs durant
la Fronde, et qu’il a réussi à traverser la Révolution sans dommage, on ne peut qu’être admiratif devant ces vénérables bâtiments.
Ils ont survécu à sept siècles d’histoire et ils sont toujours là pour en témoigner — en comparaison, je ne suis pas du tout certain que l’Opéra de la Bastille, l’Arche de la Défense ou la Très Grande Bibliothèque seront encore debout au 28e siècle…
C’est d’ailleurs le plus frappant quand on découvre Bridoire pour la première fois. Sans même en avoir la plus petite idée, on est impressionné par l’histoire qui suinte des lieux. Instinctivement, viscéralement, on sent que Bridoire est l’Histoire. On se doute bien en effet, qu’un domaine aussi imposant devait être une place névralgique en son temps. De fait, tout dans son architecture, dans sa disposition, dans sa situation, le suggère.
Pourtant Bridoire est en train d’être perdu pour les prochaines générations. Car ce qui bouleverse également quand on s'approche du château, c’est son état d’abandon. Aucune vie, si ce n’est celle des plantes sauvages qui l’envahissent peu à peu. Bridoire est plongé depuis plus de trente ans dans un coma profond et nul ne sait s’il en sortira un jour. Bridoire, qui nous vient tout droit du Moyen Âge, est assassiné dans l’indifférence quasi générale par notre siècle d’égoïstes.
Depuis 1978 en effet, le domaine souffre de la cupidité des hommes et de leur stupidité, de vandalisme et de pillages. Quelques passionnés ont essayé de le sauver de ce naufrage annoncé ; ils se battent depuis vingt ans et ont quelques victoires à leur actif. Un classement aux Monuments historiques ; des travaux pour ralentir les dégradations ; la réfection du pigeonnier…
Sous leur pression et après un long procès, l’État a fini par récupérer le château en expropriant les anciens propriétaires négligents. Mais aujourd’hui, les Monuments historiques n’ont pas les moyens de le conserver et comptent le revendre pour un euro symbolique. Avec ses quarante hectares de terres, convoités par des promoteurs immobiliers qui verraient bien lotissements cages-à-poules et autres golf ou aquaparc venir animer ces espaces “trop vides” (et surtout remplir leurs poches de malandrins).
Oui, l’État n’a pas les moyens.
L’État qui dépense cent soixante-et-onze millions d’euros pour la présidence tournante de l’Europe en moins de six mois, l'État qui paie une douche
près de deux cent cinquante mille euros (vous avez bien lu : 250 000 euros) pour le confort d'un nain de jardin vulgaire et mal élevé, qui de surcroît ne l’a jamais utilisée, cet État-là n’a pas d’argent à consacrer à la préservation de notre patrimoine.
Alors qu’avec seulement cent millions, je suis certain qu’on pourrait faire revivre Bridoire. Les idées ne manquent pas pour le transformer en un lieu de vie profitable : musée, école, auberge, restaurant, hôtel, pépinière d’entreprises, centre de recherches, que sais-je encore.
Mais non. C’est infiniment plus stratégique pour l’avenir d’installer des douches à deux cent cinquante mille euros.
Pour en voir et savoir plus :•
Association pour la sauvegarde de Bridoire•
La page Wikipédia avec la photo du pigeonnier restauré•
La page de Facebook avec de nombreuses photos d'intérieur•
Le projet immobilier qui menace le domaine
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Bridoire vu du ciel•
Et une magnifique photo aérienne du Château